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Yves Doaré
Grotesques, le corps et ses avatars

21 septembre - 1er décembre 2019

Auteur
Yvon Le Bras


Du paysage au "corps-paysage"
Salle des collections du musée

Le paysage constitue l’une des curiosités de l’artiste.
Les carnets regorgent d’études paysagères dont certaines ont été produites directement sur le vif : la gravure en a été l’accomplissement. Le paysage doaréien célèbre les forces chaotiques de la nature : le motif récurrent est souvent celui d’une montagne monumentale et sublime. La représentation combine par la magie d’un œil télescopique une vision double, icarienne et rapprochée. Ainsi, par des ruptures d’échelle incessantes, notre regard s’ouvre au vertige de l’amplitude, porté par l’alignement rythmé des sommets et des replats, puis s’égare et s’enfonce dans l’évocation détaillée de l’abrupt stratifié d’une falaise, les éboulis et les sables d’un ravinement. La précision et la densité du trait, le maillage étroit des tailles et des contre-tailles nous plongent au plus près de la matière dans une rêverie minérale. Ainsi l’architecture générale du paysage s’accomplit de la base au sommet, se déploie et se répond dans ses extrêmes, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. La gravure célèbre ici, conformément à la discipline visionnaire, les prodiges de la nature, ses formes extraordinaires.

Le paysage porte éventuellement des références et célèbre à l’occasion le travail d’un maître à l’exemple de l’Hommage à Segers (1985). Il peut aussi se saisir d’un prétexte philosophique comme dans Le Tombeau d’Héraclite (1986). Il est encore archéologique et mémoriel avec l’Oppidum de Castel Meur (1986).

Par ailleurs, le paysage doaréien semble participer d’une tectonique vivante et, sous les promontoires rocheux à la croûte hirsute, on n’est pas loin d’imaginer des soubresauts et des palpitations. En fait, chez Yves Doaré le temps de la terre, la mémoire géologique, se rappelle souvent au souvenir de l’homme ; le paysage dans ses multiples compressions métamorphiques peut prendre une dimension organique. Ainsi le paysage se fait corps et inversement la célébration du corps peut devenir paysagère.


Grotesques, le corps et ses avatars
Salle du pilier

Du trait arachnéen à l’effigie

Yves Doaré s’est initié à la gravure au début des années 70. Il a suivi les cours de Jean Delpech et s’est progressivement confronté aux différentes techniques. L’excellence de sa pratique le distingue et lui permet d’être pensionnaire à la Casa de Velázquez à Madrid de 1976 à 1978. Il y parfait sa connaissance du cuivre. A son retour en France, il intègre la dynamique des artistes visionnaires portés par Michel Random, théoricien et prophète de cette esthétique à laquelle celui-ci espère donner un peu de visibilité. Les artistes visionnaires, parmi lesquels on compte alors notamment François Houtin et Etienne Lodého, exposent régulièrement à Paris à la galerie Michèle Broutta.

Les années 80 et 90 sont une période faste pour Yves Doaré. Il travaille tout autant le burin et la pointe sèche que l’eau forte et produit des œuvres majeures : Le cri de la terre, Chimère, Ange. Il privilégie la représentation détaillée et extravagante du paysage et du corps, à laquelle il attribue des accents fantastiques et métaphysiques. La surface réfléchissante du cuivre, propice au cheminement de l’imaginaire, l’entraîne dans des exercices d’introspection où l’entrecroisement minutieux des tailles, la surenchère du trait, le foisonnement des lignes donnent à l’œuvre l’aspect d’une figuration proliférante.

Au début des années 2000, Yves Doaré peut craindre de s’égarer dans une figuration dévorante. Il éprouve le besoin de respirer et par un sursaut salutaire s’extirpe du piège arachnéen dans lequel il s’est emmêlé, en simplifiant la forme. Dès lors, il considère le bois comme une issue salvatrice. Et c’est autour de ce médium qu’il définit une forme synthétique, abréviative qu’il dénommera selon les moments "totem" ou "effigie". Dans cette nouvelle démarche la représentation du corps joue un rôle essentiel : il est polymorphe, instable, voire un peu loufoque et grotesque.

Un acheminement en trois temps : gouache, bois et acrylique

La pratique du bois s’est orientée dans de multiples directions. Elle a pris notamment la forme spectaculaire d’un grand format avec une impression sur fibre de verre. Le petit format sur bois et sur lino a été plus volontiers associé à la pratique de la peinture que l’artiste commence également à expérimenter au début des années 2000. Il lui accorde de plus en plus d’importance, notamment à l’occasion des expositions qui lui sont consacrées récemment depuis 2005.

Depuis 2015, cette pratique de la peinture a pris une orientation très singulière : avec l’acrylique Yves Doaré a défini une manière dont on peut affirmer qu’elle est redevable de la gravure sur bois. En effet, les formes abréviatives sont délimitées par un trait noir, assez grossier, barbu, presque ébouriffé, et les couleurs sont disposées par aplats avec quelques effets de matière. L’efficacité visuelle de l’image nous fait penser ici à l’affiche.

Le triptyque Gymnastes, La Lutte et Le Rail illustre parfaitement cette façon : les trois espaces de cette composition valorisent un corps acrobatique saisi dans des postures improbables. Ces trois moments regorgent de références plus ou moins directes à l’histoire des formes : le Plongeur de Paestum, les différentes interprétations de la lutte de Jacob avec l’ange et les fresques de la Chapelle Sixtine ou celles du Palais du Vatican. Ce triptyque, comme toutes les autres acryliques, s’insère dans une dynamique à trois temps : une gouache pour faire émerger un sujet, un bois pour densifier la forme élue, exacerber son efficience, et en dernier lieu l’acrylique pour clôturer l’accomplissement. Par ce processus, l’artiste prolonge l’expérimentation et éprouve la sensation de l’acheminement, quand la tension d’un désir entretenu importe autant que l’oeuvre achevée.

Un corps gymnique, comme une carte à jouer

La représentation du corps traverse l’œuvre d’Yves Doaré. C’est un sujet qui l’a constamment préoccupé. Les carnets montrent ainsi de nombreuses études d’après les maîtres : Auguste Rodin, Michel-Ange et la statuaire africaine sont souvent cités, repris et retravaillés.

Avec le cuivre, la représentation anatomique a rapidement pris une orientation moins académique, plus étonnante, puisque l’artiste a composé des descentes vertigineuses dans l’organique en donnant l’impression de voir le corps du dedans, au plus près de l’appareil osseux ou musculaire. Chimère I exhibe un bouquet de tendons et de ligaments et L’Esprit de terre la tête d’un fémur coupé avec netteté en sa partie supérieure. Par ailleurs, l’anatomie est soumise au principe de l’anamorphose : elle est étrange par le principe de l’étirement et de la compression.  Il arrive qu’une prothèse s’y greffe.

Avec la gravure sur bois, le corps est devenu plus bref. Il adopte la forme moderne du fragment dans Les Juges. Il est toujours redoutablement concis dans La Crucifixion (2007) en dépit d’excroissances baconiennes.

Depuis peu Yves Doaré a choisi de mettre en scène le corps, de le situer dans un décor sommaire dans l’accomplissement d’une action énigmatique, un peu loufoque qui participe de la performance gymnique ou chorégraphique. La diversité des scènes amuse : La Barrière présente ainsi la pirouette d’un petit monstre à deux corps, La Joute ou Le Gouren montre la prise giratoire de deux bateleurs à l’allure fusionnelle d’un bibendum pneumatique ; Prolongement ou Gémellité est un « dédoublement siamois » qui semble naître de l’emballement d’une valse zygotique et biogénétique ; enfin, La Punition est une relecture drôle et cruelle de la décollation. Toutes ces scènes témoignent d’un rapport au corps particulier nourri d’images hétéroclites issues des marges irrévérencieuses de la miniature médiévale ou bien de la photographie sportive et de ses arrêts sur l’effort paroxystique. En dernier lieu, il reste l’idée de décliner un schème visuel corporel efficace, de le malmener jusqu’aux limites du grotesque dans une image dont l’allure tient de la carte à jouer.



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